Ce
soir-là, sur la scène de l’Usine
C, avant même le début du spectacle,
quelque chose de bizarre accrochait l’œil. Les
instruments. Colorés, de petite taille et plus étranges
les uns des autres, on aurait dit des jouets pour enfants.
Scie musicale, accordéon à paillettes vertes,
ukulélé, batterie petit format, contrebasse
de forme bizarre et immense coffre à surprise, tout
cet arsenal annonçait les couleurs complètements
éclatées des Tiger Lillies.
Introduit
par leur gérant qui évoque avec humour la tempête
de neige qui les avait empêchés de se rendre
jusqu’à nous l’an dernier, le trio infernal
fait son entrée. Au premier regard, avec leurs allures
de gentlemen de l’époque victorienne, Martyn
Jacques (voix, piano, accordéon et ukulélé),
Adrian Stout (scie musicale et contrebasse)
et Adrian Huge (percussions et jouets de
toutes sortes) peuvent ressembler à un simple groupe
jazz. Mais dès qu’on ajuste nos lunettes et que
la voix extravagante du chanteur retentit, on comprend qu’on
a affaire à des bouffons machiavéliques, tout
droit sortis du carnaval des horreurs.
Pour deux
soirs seulement (les 27 et 28 octobre), la formation britannique
est venue nous présenter les pièces de son plus
récent album, 7 Deadly Sins. Entièrement
écrit par Martyn Jacques, le disque
regroupe onze titres, dont une chanson pour chaque péché
capital: Gluttony (gourmandise), Greed
(avarice), Lust (luxure), Angry
(colère), Envy (envie), Pride
(orgueil). Que ce soit sur une musique festive ou gipsy, un
blues sensuel, une gigue endiablée ou un jazz feutré,
les paroles sont toujours crues et vulgaires, brossant un
portrait angoissant des les plus sombres aspects de l’humanité.
Enfilant tour à tour son impressionnante et toujours
très juste voix de soprano ou son timbre grinçant
et caverneux, Martyn Jacques se glisse dans la peau des sociopathes,
pervers et autres tordus de ce monde. Proxénètes,
prostituées, maniaques sexuels, toxicomanes, meurtriers
: incarnations des vices humains, tous prennent la parole,
le temps d’une chanson. Sous cette théâtralité
grotesque, les prodigieux musiciens nous balancent à
la figure une critique sociale acerbe dénonçant
vigoureusement l’hypocrisie sociale et la bêtise
humaine. « Where victims of a joke »,
« We’re so ugly / People scream but we don’t
mind», scande Jacques haut et fort, n’hésitant
pas à poser d’angoissantes questions existentielles
du genre « There must be a reason for all of this/
There must be a reason why we exist » ou «
Who does control us? ».
Abordant plusieurs styles musicaux et mariant habilement les
instruments hétéroclites dans des envolées
musicales frôlant parfois la cacophonie, ils interprètent
un nombre impressionnant de pièces, souvent très
courtes et extrêmement efficaces, de véritables
coups de gueules. Bien qu’ils soient tous à l’avant-plan,
Martyn Jacques vole la vedette avec son interprétation
sentie, son faciès ultra expressif et ses regards déments.
Surprenant toujours notre oreille, il passe admirablement
du murmure au cri et sa voix éraillée sait se
faire caressante, voire même touchante. Toute la soirée,
les spectateurs rient aux éclats, se délectant
de son humour décapant et extrêmement vulgaire.
Il n’hésite pas à répéter
à outrance le F Word et autres termes hautement bannis
du politically correct et s’en donne à cœur
joie dans l’imitation des sons les plus évocateurs
pour illustrer ses dires. Un langage qui peut sembler détonner
avec la musique employée (qu’on imaginerait
plutôt punk), mais ce choix musical dramatise fortement
le propos. D’ailleurs, la musique nous emmène
souvent là où on ne s’y attend pas, évoluant
grandement du début à la fin de chaque pièce.
On a droit à une mise en scène hilarante et
complètement absurde, remplie de silences délicieux,
ce autant entre les pièces qu’au beau milieu
de celles-ci. Pendant ces moments de malaise, le chanteur
feuillette tranquillement ses partitions tandis que les deux
autres, fabuleux pince-sans-rire, lui jettent des regards
interrogateurs, se questionnant sur la suite des événements.
Ils bâtissent un univers complètement fou, dans
lequel ils s’amusent autant que nous, parsemant la soirée
de moments inoubliables tels que la démolition de la
batterie à coups de marteau en plastique ou le meurtre
du mouton mécanique qui bêle en marchant sur
le piano. Bref, un véritable délire autant au
niveau visuel qu’auditif.
Lors de
leur dernière apparition montréalaise, en novembre
2006, les Tiger Lillies avaient fait salle
comble. Pas étonnant : ces trois bêtes de scène
offrent un spectacle désopilant et tout à fait
unique, un cocktail explosif d’opéra-jazz-blues-gipsy
teinté d’humour noir. Le groupe a derrière
lui un répertoire extrêmement prolifique : en
20 ans de carrière (la formation est née en
1989), ils ont pondu plus d’une vingtaine de disques,
7 Deadly Sins étant leurs 22e! D’ailleurs, vers
la fin du spectacle, lorsque Martyn Jacques
s’adresse au public pour savoir s’il y a des demandes
spéciales, plusieurs voix s’élèvent
dans la salle, chacune réclamant un succès différent.
The
Tiger Lillies 7 Deadly Sins
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