Tête première.
Texte de Mark O'Rowe Traduction
: Olivier Choinière. Mise en scène
: Maxime Denommée. Distribution
: Kathleen Fortin, Dominique Quesnel, Sandrine
Bisson
Au Théâtre
La Licorne jusqu’au 29 mars 2008
http://www.theatrelalicorne.com/2007/piece.php?id_piece=190
Tête première,
c’est d’abord et surtout la langue du dramaturge
irlandais Mark O'Rowe, une langue dure, crue,
transcendée par un lumineux éclat de poésie.

À laisser retentir
sa voix unique, O’Rowe s’est trouvé
à Montréal une famille adoptive, une tribu
fidèle. Le relais se fait d’abord par Olivier
Choinière qui a su donner à cette prose
singulière une juste transposition dans notre langue.
Viennent ensuite la troupe du Théâtre
de la Manufacture et le théâtre
La Licorne, conquis par cette dramaturgie parfaitement
adaptée à la dimension intime de la salle.
Et puis il y a Maxime Denommée,
qui délaisse pour la première fois sa défroque
de comédien pour passer à la mise en scène.
Cette «famille»
était déjà derrière Howie
le Rookie, en 2002, un double monologue qui avait
valu à Denommée le Masque de l’interprétation
masculine pour son personnage de Rookie Lee. Plus par
passion que par gratitude, le jeune homme a donc décidé
de prolonger son périple dans le sombre univers
d’O’Rowe en dirigeant Tête première
(Crestfall), une pièce pour trois comédiennes.
C’est aujourd’hui une deuxième version
qui est présentée à La Licorne, la
pièce ayant été initialement montée
en 2005.
Un décor pluvieux
symbolisant des rues pavées bordées d’un
terrain vague. Des éclairages ténébreux
où perce – rarement - une pointe de soleil.
Une musique urbaine, presque industrielle, parcourue de
bruitages réalistes. Et surtout : trois chapitres,
trois visions, trois femmes. Trois monologues dramatiques
qui se succèdent dans la bouche de trois témoins
d’une journée digne des thrillers les plus
sombres. Une meneuse et deux victimes… quoi que
ne mène pas celle qui croit, dans cet univers brutal
«d’où la lumière pourrait
disparaître».
Les cheveux mouillés
de pluie, le corps marqué par l’épreuve,
à des milles de toute coquetterie, chacune va raconter
la montée dramatique de cette journée, éclairant
par son point de vue la terrible mécanique du drame.
C’est d’abord Olive Day (Kathleen
Fortin), qui joue les femmes fatales pour se sentir
exister entre un conjoint peureux, un fils caché
et un monde d’hommes violents. Puis vient Alison
Ellis (Dominique Quesnel), frêle
gardienne de l’image de mère et d’épouse.
C’est à Tilly McQuarrie
(Sandrine Bisson) que reviendra le douloureux
devoir de boucler le récit, pathétique prostituée
aux rêves brisés dont le seul réconfort
s’injecte par intraveineuse.
Dans cette petite ville
irlandaise qui ressemble à un Far West
de desperados et où chaque homme se cache derrière
un surnom, le sexe, la violence, la domination et la mort
semblent être les seules valeurs sûres. Bien
sûr, il y a chez O’Rowe une certaine
complaisance dans le sordide, un parti pris de noirceur
qui nous ferait douter de la nature de l’homme.
Mais dès les premiers mots, on comprend que la
poésie est ici seule façon de rendre l’horreur
audible. Les phrases, amputées de leurs pronoms,
chargées de symboles et de vers «sauvages»,
nous élèvent au-dessus de cette réalité
poisseuse en traçant les vrais thèmes de
la pièce : l’humanité, la rédemption,
l’espoir.
«À
la lecture, c'est un texte qui peut faire peur. Il est
si cru qu'il peut sembler vulgaire. Au théâtre,
incarné, ça passe beaucoup mieux. On voit
qu'il y a des humains derrière ça, on comprend
que les personnages se cachent derrière une façade»,
confiait le metteur en scène à l’hebdomadaire
Voir.
En faisant reposer l’essentiel
de sa direction d’acteur dans le regard des comédiennes,
Denommée sert le texte et fait le pari
de l’intimité partagée. Avec le triple
talent de cette distribution, ce pari est largement gagné,
et on en ressort secoué, avec le sentiment d’avoir
reçu une belle leçon de jeu.
Les seuls regrets seront
pour ces effets sonores redondants par rapport au texte,
et pour l’absence d’interaction entre les
personnages lors des passages de relais…
En sourdine de ce conte
à trois voix se pose aussi la question de la durabilité
: dans ce monde qui semble finir chaque jour, comment
pourrait-on élever des enfants ?
«Parce
que c’est comme ça que ça arrive ici.
Une plaie se referme, une autre s’ouvre, plus grande,
plus profonde».
Crédit
photo: Théâtre de la Manufacture
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