Du 15 janvier au 2 février
prochain, le Périscope nous présente
une version retravaillée de la pièce Quand
le sage pointe la lune, le fou regarde le doigt,
signé Marc Doré et la Troupe
du Soucide Collectif. Comme les grands fromages
qui nous font patienter pour mieux les savourer, cette
pièce nous revient plus goûteuse et plus
mature. Depuis sa première représentation
il y a deux ans, Catherine Dorion, Serge Bonin
et Nicola-Frank Vachon ont su évoluer
et gravir les planches, toujours en direction de la lune.
La spontanéité
dans la création, la naïveté d’un
regard enfantin, la résurrection de Sol et de ses
calembours, mais surtout le côté cru et «trashy»
des textes et des sujets ont de quoi nous faire rire de
nous-même… ou pleurer. À travers «le
Pow!», le tape-à-l’œil des
valeurs occidentales, un espoir sortit de nulle part persiste.

Les grandes discussions
sur l’état du monde sortent de nos salons
pour se glisser dans un genre de cratère terrien,
dépotoir humain visuellement frappant et musicalement
parlant où trois clowns n’ayant littéralement
pas la langue dans leur poche «évoquent
sans rien affirmer», énonce le comédien
Nicola-Frank Vachon. «Le clown a un regard très
naïf et très nouveau sur le monde, il aborde
les problèmes qu’on est habitué de
voir en s’investissant dans le présent et
en absorbant tout comme un enfant. Le fait qu’il
ne soit pas un être normal, qu’il n’ait
pas de nom, nous permet de nous distancier, mais chacun
peut s’y reconnaître».
C’est au cours
de leurs études au Conservatoire d’art dramatique
de Québec que deux des trois acolytes, Catherine
Dorion et Nicola-Frank Vachon, ont été saisis
par la tactique de jeu enseignée par leur ancien
professeur, Marc Doré. Ce dernier ayant rapportée
celle-ci directement de l’école Jacques Lecoq
en France jusqu’au Québec. Pour M.Doré,
aussi metteur en scène de la pièce, l’utilisation
du clown n’a rien à voir avec le clown idiot
du cirque. «Dans le clown, on parle ici d’imagination
de l’acteur où il peut tout jouer. C’est
toutes les formes de théâtres qui sont permises».
L’exploitation du clown comme médium a été
une source d’inspiration incontestable pour les
comédiens qui désirent continuer son exploration.
«Notre troupe s’est trouvé un credo,
on va peut-être changer, mais on ne fera certainement
pas du théâtre classique» maintient
Nicola-Frank.
Sans avoir la prétention
de moraliser, le spectacle est monté de manière
à nous permettre de se sentir concernés
par tous les problèmes sociaux non résolus
de notre génération : «suicide,
pollution, racisme, paranoïa, vide, surconsommation,
solitude, individualisme» et d’en tirer
nos propres conclusions. N’empêche que la
succession de phrases explosives et révélatrices
pendant près d’une centaine de minutes fait
son chemin et réussit carrément à
nous rentrer dedans comme une bombe à retardement,
comme en témoigne ces quelques extraits : «You
got to be a bitch!», «Faut commencer
en bas de l’échec!», «Toute
personne est remplaçable», «T’as
ton nom dans l’annuaire et à un moment donné,
tu l’as plus», «C’est
bon l’chocolat, mais mange en pas, c’est bon
la démocratie, mais ferme ta gueule! »,
«Y’en a qui sont dû, d’autres
qui sont trous-dû», «Le Ministère
de la Défense, c’est hypocrite. Avant, on
disait la guerre!». Les scènes sont
aussi ponctuées d’une multitude de petits
moments tendres, touchants, amoureux, drôles et
très énergétiques qui viennent heureusement
nous remonter le moral et nous faire voir les deux revers
de la médaille.

Le thème récurrent
le plus saisissant est sans nulle doute «le fait
d’être là» comme l’observe
Nicola-Frank Vachon. «Comment être présent
à soi et aux autres, dans un monde avec autant
de surconsommation et de distractions? Comment on peut
être aussi près des autres, sans pour autant
être là pour eux. À travers le fouillis
qu’est notre société, comment faire
pour revenir vivre au présent sans être tout
le temps parti dans notre tête?». Dans
cette constatation d’individualisme, on finit par
remarquer avec désolation qu’ici, on meurt
par solitude.
La pièce a été
présentée pour la première fois en
2006 au premier Acte. Ses créateurs avaient non
seulement réussit à séduire le public
et les médias, mais aussi à surprendre la
direction artistique du Périscope qui s’est
empressée de faire une offre. C’est à
partir de ce tremplin que les trois comédiens ont
peaufiné les textes afin de s’adapter à
l’actualité ainsi qu’au nouvel espace
scénique plus grand du Périscope qui selon
le metteur en scène, aurait permis de mettre davantage
la parole théâtrale en valeur. Il se dit
également ravi d’avoir pu retravailler avec
l’imagination débridée des mêmes
comédiens qui ont vieilli et d’avoir par
la même occasion plus de moyens.
Par rapport à
la tactique de jeu, si Marc Doré dit avoir enseigné
la disponibilité avant l’intelligence et
la raison, il n’en reste pas moins que ce professeur
retraité a démontré lui aussi une
belle disponibilité en s’engageant avec ses
élèves dans cette aventure. Les comédiens
sont enchantés et le metteur en scène profite
de ce bain de jeunesse pour s’en donner à
cœur joie. C’est beau de passer le flambeau!
***Citation
coup de cœur non-incluse dans le texte :
«Le théâtre engagé est nécessaire.
Ici, on vit dans un pays où on a la chance de s’exprimer,
mais dès que tu commence a t’exprimer dans
un media, y’a quelqu’un qui va couper ce que
tu dis. Le théâtre est une des seules tribunes
où tu peux t’exprimer librement ».
(N.F.V)
Production
:
Idée originale, texte et interprétation
:
Serge Bonin, Catherine Dorion et Nicola-Frank Vachon
Mise en scène : Marc Doré
Décor et maquillages : Vanessa
Cadrin
Costumes : Virginie Leclerc
Lumières : Félix Bernier-Guimond
Conception sonore : Nicola-Frank Vachon
Régie : Jacques Ferland
Crédit
photos : Louise Leblanc
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