Le dimanche, 20 janvier 2008


Un spectacle de fou plein de sages réflexions

Du 15 janvier au 2 février prochain, le Périscope nous présente une version retravaillée de la pièce Quand le sage pointe la lune, le fou regarde le doigt, signé Marc Doré et la Troupe du Soucide Collectif. Comme les grands fromages qui nous font patienter pour mieux les savourer, cette pièce nous revient plus goûteuse et plus mature. Depuis sa première représentation il y a deux ans, Catherine Dorion, Serge Bonin et Nicola-Frank Vachon ont su évoluer et gravir les planches, toujours en direction de la lune.

La spontanéité dans la création, la naïveté d’un regard enfantin, la résurrection de Sol et de ses calembours, mais surtout le côté cru et «trashy» des textes et des sujets ont de quoi nous faire rire de nous-même… ou pleurer. À travers «le Pow!», le tape-à-l’œil des valeurs occidentales, un espoir sortit de nulle part persiste.

 

Les grandes discussions sur l’état du monde sortent de nos salons pour se glisser dans un genre de cratère terrien, dépotoir humain visuellement frappant et musicalement parlant où trois clowns n’ayant littéralement pas la langue dans leur poche «évoquent sans rien affirmer», énonce le comédien Nicola-Frank Vachon. «Le clown a un regard très naïf et très nouveau sur le monde, il aborde les problèmes qu’on est habitué de voir en s’investissant dans le présent et en absorbant tout comme un enfant. Le fait qu’il ne soit pas un être normal, qu’il n’ait pas de nom, nous permet de nous distancier, mais chacun peut s’y reconnaître».

C’est au cours de leurs études au Conservatoire d’art dramatique de Québec que deux des trois acolytes, Catherine Dorion et Nicola-Frank Vachon, ont été saisis par la tactique de jeu enseignée par leur ancien professeur, Marc Doré. Ce dernier ayant rapportée celle-ci directement de l’école Jacques Lecoq en France jusqu’au Québec. Pour M.Doré, aussi metteur en scène de la pièce, l’utilisation du clown n’a rien à voir avec le clown idiot du cirque. «Dans le clown, on parle ici d’imagination de l’acteur où il peut tout jouer. C’est toutes les formes de théâtres qui sont permises». L’exploitation du clown comme médium a été une source d’inspiration incontestable pour les comédiens qui désirent continuer son exploration. «Notre troupe s’est trouvé un credo, on va peut-être changer, mais on ne fera certainement pas du théâtre classique» maintient Nicola-Frank.

Sans avoir la prétention de moraliser, le spectacle est monté de manière à nous permettre de se sentir concernés par tous les problèmes sociaux non résolus de notre génération : «suicide, pollution, racisme, paranoïa, vide, surconsommation, solitude, individualisme» et d’en tirer nos propres conclusions. N’empêche que la succession de phrases explosives et révélatrices pendant près d’une centaine de minutes fait son chemin et réussit carrément à nous rentrer dedans comme une bombe à retardement, comme en témoigne ces quelques extraits : «You got to be a bitch!», «Faut commencer en bas de l’échec!», «Toute personne est remplaçable», «T’as ton nom dans l’annuaire et à un moment donné, tu l’as plus», «C’est bon l’chocolat, mais mange en pas, c’est bon la démocratie, mais ferme ta gueule! », «Y’en a qui sont dû, d’autres qui sont trous-dû», «Le Ministère de la Défense, c’est hypocrite. Avant, on disait la guerre!». Les scènes sont aussi ponctuées d’une multitude de petits moments tendres, touchants, amoureux, drôles et très énergétiques qui viennent heureusement nous remonter le moral et nous faire voir les deux revers de la médaille.

 

Le thème récurrent le plus saisissant est sans nulle doute «le fait d’être là» comme l’observe Nicola-Frank Vachon. «Comment être présent à soi et aux autres, dans un monde avec autant de surconsommation et de distractions? Comment on peut être aussi près des autres, sans pour autant être là pour eux. À travers le fouillis qu’est notre société, comment faire pour revenir vivre au présent sans être tout le temps parti dans notre tête?». Dans cette constatation d’individualisme, on finit par remarquer avec désolation qu’ici, on meurt par solitude.

La pièce a été présentée pour la première fois en 2006 au premier Acte. Ses créateurs avaient non seulement réussit à séduire le public et les médias, mais aussi à surprendre la direction artistique du Périscope qui s’est empressée de faire une offre. C’est à partir de ce tremplin que les trois comédiens ont peaufiné les textes afin de s’adapter à l’actualité ainsi qu’au nouvel espace scénique plus grand du Périscope qui selon le metteur en scène, aurait permis de mettre davantage la parole théâtrale en valeur. Il se dit également ravi d’avoir pu retravailler avec l’imagination débridée des mêmes comédiens qui ont vieilli et d’avoir par la même occasion plus de moyens.

Par rapport à la tactique de jeu, si Marc Doré dit avoir enseigné la disponibilité avant l’intelligence et la raison, il n’en reste pas moins que ce professeur retraité a démontré lui aussi une belle disponibilité en s’engageant avec ses élèves dans cette aventure. Les comédiens sont enchantés et le metteur en scène profite de ce bain de jeunesse pour s’en donner à cœur joie. C’est beau de passer le flambeau!

 

***Citation coup de cœur non-incluse dans le texte :
«Le théâtre engagé est nécessaire. Ici, on vit dans un pays où on a la chance de s’exprimer, mais dès que tu commence a t’exprimer dans un media, y’a quelqu’un qui va couper ce que tu dis. Le théâtre est une des seules tribunes où tu peux t’exprimer librement ». (N.F.V)

 

Production :

Idée originale, texte et interprétation :
Serge Bonin, Catherine Dorion et Nicola-Frank Vachon
Mise en scène : Marc Doré
Décor et maquillages : Vanessa Cadrin
Costumes : Virginie Leclerc
Lumières : Félix Bernier-Guimond
Conception sonore : Nicola-Frank Vachon
Régie : Jacques Ferland

 

 

Crédit photos : Louise Leblanc

 

 

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