
|
Le Richard III de Shakespeare est
une intrigue complexe avec de nombreux personnages,
mais ses créateurs de la Bordée en
ont fait une adaptation épurée et
une lecture moderne à deux comédiens.
Jacques Leblanc joue un Duc
de Gloucester des plus vilains où il
doit passer d’une émotion à
l’autre avec aisance. Tantôt manipulateur,
hypocrite, cynique, cruel, tantôt séducteur
et flatteur, Leblanc incarne son personnage avec
une précision hors du commun. On aime détester
le duc et ses machinations toutes plus diaboliques
les unes que les autres. De son rire démoniaque
jusqu’à ses larmes de crocodile, en
passant par son côté mielleux, Jacques
Leblanc éblouit par une performance remarquable.
Lorraine
Côté n’est pas en reste
et elle impressionne tout autant en incarnant à
elle seule un vingtaine de personnages, sinon plus.
Que ce soit la cousine complice, la belle-sœur,
les deux frères du Duc Georges et Édouard,
la veuve éplorée, la mère du
perfide Richard, les deux neveux à qui elle
prête sa voix et sa gestuelle, des conseillers
politiques ou des journalistes, elle arrive à
trouver le ton juste pour chacun et également
à lui trouver sa personnalité propre
pour le rendre crédible. Défi important
pour tout comédien et ici magnifiquement
réussi par la comédienne de talent
qu’est Lorraine Côté. Un petit
accessoire ou un changement de costume suffisent
à insuffler la vie à ses personnages
souvent très différents les uns des
autres ; on lui lève notre chapeau !
Du côté de la mise en scène,
on sent que Marie-Josée Bastien
a voulu repousser les limites et renouveler les
paramètres fixés par le genre. Le
multimédia fait partie intégrante
de la pièce avec un écran et des moniteurs
vidéo qui permettent aux spectateurs de mieux
sentir l’émotion transmise par les
comédiens ou qui multiplient les lieux. Ainsi,
outre le sous-sol du Duc de Gloucester
et l’étage de la royauté, on
amène la tour de Londres avec un moniteur
montrant l’escalier s’y rendant, la
mère de Richard qui est recluse ou encore
on se rend sur les lieux de l’action avec
un journaliste ou en vidéo-conférence
avec divers acteurs politiques. Une utilisation
judicieuse qui s’accompagne d’objets
anachroniques à l’écriture de
la pièce comme un téléphone,
un ordinateur, caméras, télévisions,
etc. On y insère par le fait même le
contrôle de l’opinion publique opéré
par les médias actuels. Le théâtre
de marionnettes et le théâtre d’objets
sont aussi de la partie à quelques occasions
pour évoquer un personnage de façon
surprenante, mais toujours habile. On garde toujours
le côté dramatique et tragique de la
pièce, mais sans avoir peur d’amuser
le spectateur et de l’étonner. Des
moments magiques et inusités où une
musique jazz vient faire danser le personnage de
Richard ou encore un clin d’œil à
Charlie Chaplin resteront gravés dans ma
mémoire. Les décors viennent s’ajouter
à tout ça pour en faire un tout cohérent,
un sous-sol métallique, froid, moderne, mais
avec des colonnes et les trois niveaux rappelant
le théâtre élisabéthain.
Même si tous ces personnages et la complexité
de l’œuvre d’une durée de
deux heures pourront mélanger plus d’un
spectateur, malgré les coupures et l’épuration
des créateurs, on réussit à
se laisser embarquer dans cette quête démesurée
du Duc de Gloucester où drame et comédie
s’entrelacent.
|