Le lundi, 31 mars 2008


Richard Trois à La Bordée : défi brillamment relevé !

Une œuvre de Shakespeare évoque presque toujours un grand classique et elle est souvent synonyme de défi pour l’équipe théâtrale qui s’y attaque. Tout d’abord, il faut être à la hauteur du texte, mais il est aussi primordial de renouveler la pièce qui a été maintes fois jouée. Marie-Josée Bastien à la mise en scène et le duo d’acteurs Jacques Leblanc et Lorraine Côté ont réussi un véritable tour de force avec Richard Trois.

L’action créée par William Shakespeare nous ramène dans les années 1400 en Angleterre alors qu’une guerre oppose les familles Lancastre et d’York. Il s’agit de la guerre des deux roses, la blanche étant l’emblème de la maison d’York et la rouge représentant les Lancastre. C’est avec cette toile de fond que l’on retrouve le Duc de Gloucester, être difforme et vil, qui usera de tous les moyens dont il dispose pour accéder au trône. Il éliminera ses adversaires avec hypocrisie, ruse et charme mais toujours sans remords ni compassion. Richard n’hésite pas à tuer ses deux neveux, charmer une femme éplorée qu’il a lui-même fait veuve et tromper et faire mourir ses frères. Une ambition démesurée qui le précipitera à sa perte. Il sera d’ailleurs le dernier roi d’Angleterre de sa lignée.

 


Le Richard III de Shakespeare est une intrigue complexe avec de nombreux personnages, mais ses créateurs de la Bordée en ont fait une adaptation épurée et une lecture moderne à deux comédiens. Jacques Leblanc joue un Duc de Gloucester des plus vilains où il doit passer d’une émotion à l’autre avec aisance. Tantôt manipulateur, hypocrite, cynique, cruel, tantôt séducteur et flatteur, Leblanc incarne son personnage avec une précision hors du commun. On aime détester le duc et ses machinations toutes plus diaboliques les unes que les autres. De son rire démoniaque jusqu’à ses larmes de crocodile, en passant par son côté mielleux, Jacques Leblanc éblouit par une performance remarquable.

Lorraine Côté n’est pas en reste et elle impressionne tout autant en incarnant à elle seule un vingtaine de personnages, sinon plus. Que ce soit la cousine complice, la belle-sœur, les deux frères du Duc Georges et Édouard, la veuve éplorée, la mère du perfide Richard, les deux neveux à qui elle prête sa voix et sa gestuelle, des conseillers politiques ou des journalistes, elle arrive à trouver le ton juste pour chacun et également à lui trouver sa personnalité propre pour le rendre crédible. Défi important pour tout comédien et ici magnifiquement réussi par la comédienne de talent qu’est Lorraine Côté. Un petit accessoire ou un changement de costume suffisent à insuffler la vie à ses personnages souvent très différents les uns des autres ; on lui lève notre chapeau !

Du côté de la mise en scène, on sent que Marie-Josée Bastien a voulu repousser les limites et renouveler les paramètres fixés par le genre. Le multimédia fait partie intégrante de la pièce avec un écran et des moniteurs vidéo qui permettent aux spectateurs de mieux sentir l’émotion transmise par les comédiens ou qui multiplient les lieux. Ainsi, outre le sous-sol du Duc de Gloucester et l’étage de la royauté, on amène la tour de Londres avec un moniteur montrant l’escalier s’y rendant, la mère de Richard qui est recluse ou encore on se rend sur les lieux de l’action avec un journaliste ou en vidéo-conférence avec divers acteurs politiques. Une utilisation judicieuse qui s’accompagne d’objets anachroniques à l’écriture de la pièce comme un téléphone, un ordinateur, caméras, télévisions, etc. On y insère par le fait même le contrôle de l’opinion publique opéré par les médias actuels. Le théâtre de marionnettes et le théâtre d’objets sont aussi de la partie à quelques occasions pour évoquer un personnage de façon surprenante, mais toujours habile. On garde toujours le côté dramatique et tragique de la pièce, mais sans avoir peur d’amuser le spectateur et de l’étonner. Des moments magiques et inusités où une musique jazz vient faire danser le personnage de Richard ou encore un clin d’œil à Charlie Chaplin resteront gravés dans ma mémoire. Les décors viennent s’ajouter à tout ça pour en faire un tout cohérent, un sous-sol métallique, froid, moderne, mais avec des colonnes et les trois niveaux rappelant le théâtre élisabéthain. Même si tous ces personnages et la complexité de l’œuvre d’une durée de deux heures pourront mélanger plus d’un spectateur, malgré les coupures et l’épuration des créateurs, on réussit à se laisser embarquer dans cette quête démesurée du Duc de Gloucester où drame et comédie s’entrelacent.


Richard Trois
, même d’après l’œuvre écrite dans les années 1590, est résolument moderne et par sa démesure, ses meurtres et l’ambition dont son protagoniste fait preuve, la pièce nous démontre que l’homme n’a pas beaucoup changé. Sa soif de pouvoir le pousse encore aujourd’hui à la folie pour atteindre ses buts. Une performance théâtrale actuelle à ne pas manquer pour la qualité des comédiens, une mise en scène originale et les surprises qu’elle nous réserve !


À l’affiche jusqu’au 12 avril.

 

Richard Trois, texte de William Shakespeare. Mise en scène Marie-Josée Bastien Distribution Lorraine Côté et Jacques Leblanc Assistance à la mise en scène Sylvain Perron Décor Christian Fontaine Costumes Catherine Higgins Multimédia et électronique Philippe Lessard-Drolet Éclairages Sonoyo Nishikawa Musique originale Stéphane Caron Accessoires Maude Audet Maquillages Jennifer Tremblay Coiffures Danny Lessard

 

Pour information et réservation :
www.theatrebordee.qc.ca ou 418 694-9721.

 

 

Crédit photo : Jean-François Landry

 

 

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