Une
maison immense, un escalier donnant sur un étroit
couloir, et au fond, une porte. De quel côté
de la porte se trouve la réalité ?
Il y a au moins deux façons de voir La petite
pièce en haut de l'escalier, décrite
par le TNM comme un thriller contemporain
inspiré du mythe de Barbe-Bleue.
C’est
d’abord un conte. L’histoire d’une
jeune femme un peu naïve qui épouse
un prince charmant éperdu d’amour et
s’en va vivre dans sa grande maison. Le tableau
idyllique compte une ombre : Grâce ne doit
sous aucun prétexte s’aventurer dans
la petite pièce en haut de l'escalier. Mettra-t-elle
en péril son avenir conjugal pour assouvir
sa curiosité ? Y aurait-il une histoire si
elle ne le faisait pas ? Quel inavouable secret
se cache derrière cette porte ?

L’autre
angle de lecture, infiniment riche, est celui de
l’interprétation.
Il
est clair qu’on ne nous raconte pas qu’une
histoire. Une symbolique se construit peu à
peu sur la fable, et c’est au spectateur d’y
apposer sa grille d’analyse. À ce petit
jeu, c’est peut-être les disciples de
Freud qui seront les mieux nourris ! Comme Grâce
et comme Henri, son mari, la maison préserve
sa part cachée, troublante et mouvante, sur
laquelle se projettent les non-dits du propriétaire
et, accidentellement, un regard extérieur.
Pour franchir la porte, la jeune femme au nom de
princesse entre dans un processus qui ressemble
à l’autohypnose. Cherche-t-elle à
connaître son mystérieux époux,
ou veut-elle plutôt se trouver elle-même
et combler le vide intérieur qui l’habite
? En écho à ce fascinant cheminement,
la multiplication du symbolisme rappelle les écrits
de Bruno Bettelheim (Psychanalyse
des contes de fées) et les théories
sur l’introspection.
Eut-elle
28 pièces, une maison n’est-elle pas
une prison si on ne peut en visiter chaque recoin
? Le parcours presque abstrait de l’héroïne
mène naturellement à des questionnements
sur la liberté, la volonté, l’amour,
le désir, mais encore sur la réalité,
l’autorité, le modèle maternel,
la confiance, le secret.
Servie
par un texte de Carole Fréchette
en équilibre sur le fil du réel,
la pièce bénéficie de la mise
en scène inventive de Lorraine Pintal,
qui cultive un onirisme singulier, au milieu d’un
magnifique décor aux éclairages parfois
sombres, parfois célestes.
Mais
la démonstration serait creuse sans une interprétation
à la mesure du projet. La composition lumineuse
d’Isabelle Blais a été
vantée par la critique; soulignant avec raison
le fait qu’elle porte la pièce sur
ses épaules. Elle donne à Grâce
un caractère emprunt de la fragilité
d’une enfant et de la détermination
d’une femme accomplie. Pour en saisir la mesure,
il faut l’avoir suivie dans les monologues
où elle parle et agit avec un léger
décalage, comme la pensée précède
le geste.
Chacun
des autres personnages possède son niveau
de jeu. Le mari semble chercher à se convaincre
lui-même de la pureté de ses sentiments
– à moins que ce ne soit le jeu un
peu forcé d’Henri Chassé
qui ne donne cette impression. Louise Turcot incarne
avec conviction une mère poule qui n’aspire
qu’à fuir son quotidien pour vivre
par procuration le conte de fée de sa fille
préférée. La sœur Anne
du conte, campée par Julie Perreault,
est tellement enracinée dans le concret,
la méfiance et le cynisme que ses convictions
paraissent aussi subjectives que les illusions de
sa cadette. Quant à Tania Kontoyanni,
elle campe avec justesse une domestique qui se cache
derrière sa fonction comme derrière
un paravent. La distribution compte un sixième
rôle… dont la troublante présence
ne doit rien au texte.
Paradoxalement,
cette Petite pièce est une grande pièce…
La
petite pièce en haut de l'escalier.
Texte de Carole Fréchette.
Mise en scène : Lorraine Pintal.
Distribution : Isabelle Blais,
Henri Chassé, Tania Kontoyanni, Julie Perreault,
Jean Régnier, Louise Turcot
Au
Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au
29 mars 2008
http://www.tnm.qc.ca/saison-2007-2008/La-Petite-Piece-en-haut-de-lescalier/La-Petite-Piece-en-haut-de-lescalier.html
Crédit
photo : TNM
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