Il y a des gens
de théâtre qui ne peuvent pas s’empêcher
de mêler le rire à la profondeur, la
légèreté au drame. Prenez Alexis
Martin. Comme comédien de théâtre,
de cinéma ou de télévision,
il vous a certainement déjà amusé.
Et interpellé, aussi. Alors quand l’individu
s’assoit et penche son front de sombre amuseur
sur une feuille de papier, c’est pour en sortir
un métadrame, un rugissement tapi sous une
comédie comme le tigre sous le feuillage.
Présentée
il y a quelques années avec une distribution
différente, Oreille, tigre et bruit est une
œuvre qui contient pas mal d’oreilles,
peu de tigres et beaucoup de bruit. On y parle d’hypercommunication,
un mal moderne à plusieurs têtes, dont
l’envahissement est à la fois servi
et masqué par la télévision,
l’Internet et les téléphones
cellulaires. De ces gadgets émane un buzz
assourdissant qui avale le silence et nous condamne
au règne du perpétuel bruit.


Hubert Alain
est l’animateur d’une émission
littéraire à la télévision.
Intellectuel cultivé, il reçoit chaque
semaine sur son plateau des personnages dont le
seul trait commun est de défendre une idée,
une thèse, souvent au péril du dialogue.
Assailli par des tourbillons de mots, il croit soudain
atteindre la limite physique de son écoute
lorsqu’un Niagara auditif s’installe
dans son oreille droite. Simple acouphène
ou écho d’une enfance passée
à guetter un fauve imaginaire ?
Tout comme l’intrigue
en général, la réponse à
cette question est sans réelle importance.
Seule compte la voix du silence, une voix qui brille
par son absence, car le bruit tue le silence, mais
jamais l’inverse. Quand la parole masque la
pensée au lieu de l’exprimer, c’est
l’absence de mots qui devient porteuse de
sens.
Une intrigue anecdotique,
donc, mais admirablement servie. Un décor
qui s’amuse avec les symboles en transformant
la chambre à coucher en intérieur
d’oreille, des effets lumineux et des vidéos
qui créent des ruptures de ton, une mise
en scène vive de Daniel Brière,
le partenaire d’Alexis Martin au
Nouveau Théâtre Expérimental.
Et une interprétation talentueuse et versatile,
allant du quasi réalisme à la bouffonnerie
totale.
Autour d’Alain
(François-Étienne Paré, joliment
distant) bourdonnent des humains en manque
de communication. Son épouse (Fanny Mallette,
peu consistante) croit n’être plus
qu’un bruit de fond, «on est tous
le bruit de fond de quelqu’un d’autre,
j’imagine». Son otorhino (Christian
Bégin, épatant) n’est pas
outillé pour trouver la source du fracas
intérieur. Sa productrice (Evelyne de
la Chenelière, convaincante) lui adresse
des phrases qu’il ne comprend pas. Son acupuncteur
chinois (Éloi Cousineau, tordant)
lui parle en métaphores énigmatiques.

Quant aux invités
de son émission, Le cercle de Montréal,
ils constituent une savoureuse galerie de beaux
parleurs, plus convaincus que convaincants : une
romancière française «libérée»,
un curé mystique, un universitaire bègue,
un acteur porno reconverti, un prof qui s’émancipe
avec une prostituée, un penseur radical allemand,
un spécialiste mou des technologies et, pour
finir, un philologue qui perd graduellement l’usage
de la parole. Chacun de ces pousseurs d’idées
est incarné avec un talent jubilatoire, et
les performances de Bégin, de la Chenelière,
Éloi Cousineau et Patrick Drolet méritent
d’être saluées.
On réalise
à la fin de la pièce que sa facture
désordonnée est une expression fidèle
de la perpétuelle cacophonie, de la «spiralisation
du langage», pour reprendre les mots
du cérébral animateur. Mais où
est le silence quand le cosmos lui-même est
plein de bruit ?
Oreille,
tigre et bruit.
Texte : Alexis Martin. Mise
en scène : Daniel Brière.
Distribution : Christian Bégin,
Evelyne de la Chenelière, Éloi Cousineau,
Patrick Drolet, Fanny Mallette, François-Étienne
Paré.
Au
Théâtre d'Aujourd'hui jusqu’au
26 avril 2008
http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/Piece.aspx?id=15