Après
son roman La Bonbonnière, qui nous
ramenait dans le Québec du 19e siècle, Hans-Jürgen
Greif nous transporte maintenant à l’époque
de la Renaissance en Suisse. Il nous raconte la vie du peintre
Niklaus Manuel Deutsch et nous permet donc une incursion
dans le monde de la peinture, qui est également le
prétexte pour dépeindre les mœurs et les
habitudes des gens du début du 16e siècle.

Niklaus
est un peintre qui a d’abord été mercenaire
et a donc connu les champs de bataille. Il en acquiert une
vision particulière du monde, de la société
et du corps humain. Parfois traité davantage comme
un artisan que comme un véritable artiste par ses concitoyens,
il réussit tout de même à lancer sa carrière.
Sa femme Katharina, fille d’un notable de Berne,
y est pour beaucoup et a des plans bien précis pour
faire fructifier le métier de son mari. Ses ambitions
sont souvent déçues, car Niklaus n’a
pas son sens des affaires et préfère de loin
s’occuper de son art. Il apprécie ainsi ses longues
discussions avec Sophia, la sœur de sa femme, avec qui
il apprend à peindre les mythes. Greif s’est
inspiré de la toile Le jugement de Pâris
pour faire son récit, où les trois figures mythologiques
de Junon, Minerve et Vénus sont associés à
Katharina sa femme, à Sophia sa belle-sœur et
à Dorothea, une jeune femme qu’il fréquente
aux bains. Une belle façon de raconter l’histoire
du peintre bien ancré dans l’époque de
la Renaissance.
Le
jugement est une véritable œuvre d’art
que l’on lit comme on regarde à la dérobée
une peinture ou comme on dévore des yeux une œuvre
qui vient nous bouleverser. On regarde d’abord l’ensemble
rapidement, émerveillé et ensuite on remarque
tous ces petits détails qui la rendent encore plus
belle. On suit ensuite le mouvement confiant du gros trait,
la précision des détails et la douceur de l’harmonie.
Telle est l’œuvre de Greif ici. Les amateurs
de romans où action et suspense sont à l’honneur
seront ici déçus, mais tous les amateurs de
peinture, d’art en général ou des néophytes
ayant un quelconque intérêt y trouveront leur
compte. L’auteur use de finesse et de douceur afin d’établir
son histoire et ses personnages. Ces derniers sont dépeints
de façon réaliste, avec leurs forces et faiblesses,
ce qui les rend profondément humains. Au fil du roman,
on voit comment le peintre Deutsch compose sa peinture, personnage
par personnage, les retouches qu’il y apporte grâce
aux conseils de Sophia et aussi les recettes qu’il
suit pour créer les couleurs à partir de divers
pigments. Il nous faut également lever notre chapeau
à Hans-Jürgen Greif pour l’excellente
recherche et la documentation phénoménale qu’il
a recueillie. Bien qu’on ne sache dans quelles proportions
les faits énoncés sont réels, les moments
marquants de la vie de Niklaus Manuel Deutsch et
le contexte général de l’œuvre sont
véritables et très bien décrits. Il est
fascinant de voir comment vivaient les gens au quotidien à
cette époque, la montée des idées religieuses
de Luther, mais aussi de voir le traitement réservé
aux artistes, davantage vus comme des artisans. On se rend
compte que les temps n’ont pas changé tant que
ça !
Le
Jugement est un livre pour tout amateur d’art
et de peinture ou encore pour les amoureux d’histoire
et particulièrement de la Renaissance. On se laisse
bercer et guider dans cet univers sous la plume expérimentée
de Greif, en découvrant petit à petit
la globalité de l’œuvre. À lire tranquillement,
en dégustant chaque mot, chaque trait, chaque tableau…

Né
en Allemagne, Hans-Jürgen Greif vit à
Québec depuis plus de trente ans. Retraité depuis
peu, il a enseigné les littératures allemande
et française à l'Université Laval de
même que la phonétique orthophonique allemande
aux chanteurs du Conservatoire de Québec. Si sa langue
première est l'allemand, c'est en français qu'il
a écrit "Orfeo". Mis en nomination
au Prix du Gouverneur général pour "L'autre
Pandore" (Leméac, 1990), Hans-Jürgen Greif
a fait paraître un recueil de nouvelles, "Solistes"
(L'instant même, 1997) dont la critique a louangé
la construction subtile et l'écriture soignée.
Éditions
L’Instant Même
www.instantmeme.com
242 p., 25,00 $
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