Khalida,
c'est un instrument vivant. On ne sait jamais si c'est
une note, une parole, une larme, un rire ou même
un silence qui va jaillir d'elle. Sofia Benyahia, auteur,
directrice de la programmation du Festival du Monde
arabe à Montréal.
I-C.B.:
Depuis combien de temps êtes-vous ici au Québec,
au Canada ?
K.A.: Depuis bientôt sept hivers. Je
ne compte plus les bottes et les manteaux de mes filles.
I-C.B.:
Qu'est-ce qui vous a attirée à venir vous
installer ici ? K.A.: J’avais un grand ami, un
homme de la plus grande intelligence de cœur et
d’esprit. Ben. Il est mort voilà maintenant
douze ans. Ben avait fait ses études et vécu
aux Etats-Unis pendant plusieurs années. Il me
prêtait ses livres et ses disques de jazz. C’est
lui qui le premier m’a encouragé à
quitter l’Algérie. À partir. C’était
des années difficiles pour les intellectuels
et les artistes. Plusieurs de mes amis ont été
assassinés pour avoir simplement refusé
de vivre comme des morts-vivants sous le dogme des terroristes.
Les lettres de menaces de mort faisaient partie de mon
quotidien. Un jour j’ai échappé
à un attentat de quelques minutes simplement
parce que qu’un ami cafetier a insisté
pour que je prenne mon temps ce matin-là. Reste
cinq minutes de plus, il me disait. Je suis restée
trois minutes de plus. Il y a eu une déflagration
dans l’air. Plusieurs de mes collègues
arrivant au travail sont morts ce matin là. Femme
professionnelle, refusant de porter le voile et de rester
chez moi au lieu de travailler, j’ai choisi de
partir pour mes enfants. Mes filles. Quittant ma maison,
ma famille, mon pays. Le Québec offrait une société
ouverte et progressiste. Et après quelques années
d’adaptation, je suis convaincu d’avoir
fait le bon choix en venant à Montréal.
Une ville que j’aime et où il fait bon
vivre. Où la tolérance est une vertu et
le partage de la culture presque un sport nationale.
Ce sera un grand plaisir pour moi quand je partagerais
un jour avec Mme Di Stasio ou M. Pinard mon couscous
et mes tagines à leurs émissions. Mes
premiers amis à Montréal étaient
irlandais. La générosité de leur
accueil lors de mon premier hiver, suscite encore en
moi beaucoup d’émotions.
I-C.B.:
Parlez-nous de votre enfance. Vos parents, où
vous avez vécue ? K.A.: Nous avons vécus partout
en Algérie. Enfant rebelle. Casse-cou. Grimpée
dans les arbres, sur les toits. Je faisais de la peinture
sur la plus haute terrasse de la villa familiale. Toute
jeune, avec mon père je m’occupais du jardin.
Septième de onze enfants il a bien fallu que
je fasse ma place. Les fêtes étaient extraordinaires.
Mes souvenirs de vacances de mon enfance sont magnifiques.
Mon père était un homme autoritaire mais
aimant. Un intellectuel, ex-commandant militaire, devenu
professeur de sociologie à l’université
d’Alger et membre du Conseil national économique
et social. Mais il était un mouton noir critique
dans le gouvernement de l’époque. Ma mère,
une intellectuelle aussi. Une révolutionnaire.
Une femme de tête. Tout deux ont fait de grands
sacrifices pour l’Algérie.
I-C.B.:
Quelle formation avez-vous eu en musique ? K.A.: J’ai étudié
plus particulièrement le chant arabo-andalou
pendant quatre ans sous la direction de M. Rabah
Kadem. Ma dernière prestation en public
en Algérie remonte à 11 ans déjà,
à la Salle Ibn-Khaldoun à Alger.
Ensuite s’était devenu trop dangereux.
L’an dernier, il m’a encouragé
à recommencer. Très jeune je chantais
déjà. Avant de faire des études
en finances, j’ai fais quatre ans de théâtre.
Ce serai un grand bonheur pour moi de rejouer
un jour. Mon père sentant mon attirance
pour les arts et la vie culturelle, me força
à abandonner le théâtre pour
les finances à l’université.
Plus tard, la menace terroriste le chant. Le naturel
revient au galop. N’est pas ?
I-C.B.:
À quel âge avez-vous constater que
vous vouliez être chanteuse ? K.A.: Je ne suis pas chanteuse.
Je suis auteur-compositeur interprète.
Toute jeune, j’écrivais des textes
que je mettais en musique pour mon plaisir. J’ai
chanté en public la première fois,
j’avais 5 ans. Je n’ai jamais vraiment
cessé. Interrompue. Bien sur je l’ai
été. Inch Allah, le naturel revient
au galop.
Vos
parents étaient-ils d'accord avec votre
choix de carrière ? K.A.: En finance. Absolument.
Mon retour à la musique et sur la scène
se fait actuellement suite à un accident
de travail, commun à beaucoup de femmes.
Se retour me permet de retrouver mon équilibre
et de m’affirmer en tant que femme, refusant
l’autorité abusive de certains hommes
qui dénigrent les femmes avec qui ils travaillent
quand elle démontrent leurs intelligence
et dont les compétences dépassent
celles de leurs collègues ou supérieurs
hiérarchiques masculins. Mes parents m’apportent
maintenant tout leur soutien moral et leur amour
dans ma démarche artistique.
I-C.B.:
Parlez-nous de votre musique. Qui ou quoi vous inspire
? K.A.: Dans la vie, la ténacité
de ma mère. Le courage de mon père. Dans
la musique, d’abord les textes. L’intelligence
et la finesse de la plume. Aragon, Prévert,
Tagore, Leonard Cohen dont la rencontre fut pour
moi une inspiration extraordinaire, Aimé
Césaire, Kerouac, Kateb Yacine, Mahmoud Darvish,
Khalil Gibran, Neruda, Omar Khayam, Ibn’ Arabi….Rumi…
Nazim Hikmet que m’a fait connaître
mon père encore adolescente. Ferré,
Brel, Bob Dylan, Joni Mitchel, Barbara, Gribouille,
Piaf, Om Khalthoum, Mohamed Abdel Wahab, Hafez, Lennon,
Coltrane, Ziad Rahbani, Marcel Khalife, Didier Lockwood,
Alain Caron dont j’écoutait secrètement
la musique, chez moi en Algérie pour oublier
le danger quotidien dans les années difficiles.
Quand nous partions au travail, sans savoir si nous
reviendrons le soir. Le jazz, la musique de l’émotion
et de l’intelligence rebelle et anti-conformiste.
Notre terre à besoin de plus de jazz et de moins
de patriotisme.
I-C.B.:
“Khalida prépare actuellement un album
accompagnée sous la direction artistique de Phillipe
Noireaut, Quand sera t-il terminé ? K.A.: Normalement au printemps 2008.
Les pièces sont choisies et les enregistrements
ont commencés. Cet album se verra un pont entre
Montréal, Paris, New York, Alger, Beyrouth et
Tunis.Nord-Sud, Est-Ouest.. La méditerranée
avec Montréal comme port d’attache. L’aurore
boréale à la rencontre des vents du Sahara.
I-C.B:
Comment avez-vous rencontré vos collaborateurs
? K.A.: Autour d’un café.
Au détour d’un sourire. Une compréhension
instinctive de la musique de l’autre. De son cheminement.
C’est plutôt spirituel ces rencontres. La
musique se définie par l’espace entre des
notes, des tonalités.. des rythmes universels
que l’on échange. La rencontre c’est
un espace partagé qui précède toute
créativité.
Khalida
- Ana Fil Houb
I-C.B.:
Je viens de visiter le site web: www.myspace.com/khalidaazzouza
. J'ai écouté l'extrait/vidéo.
Quelle voix angélique, séduisante!!! Les
chansons que j'ai trouvées étaient toutes
dans votre langue natale. Sur votre album, il y aura
t-il des chansons en français ? K.A.: Absolument. L’album se
verra, tantôt en français, tantôt
en anglais et en arabe bien sur. Plusieurs de mes compositions
paroles et musiques si retrouverons. Je dois dire que
j’avais beaucoup d’insécurité
à les enregistrer. Mais les encouragements de
Philippe Noireaut et de Carmen Piculeata m’ont
poussé à le faire. Mon album sera comme
moi. Libre de définitions, de frontières
éduquées et anti-conformiste. Bref probablement
un casse-tête pour les critiques mais pas pour
les journalistes Amoureux de la Musique.
“Khalida,
je dois t'avouer que je suis bouleversé par ce
que je viens d'entendre (avec le secours de l'esprit)
ta version très personnelle de “Avec le
temps” de Léo (Ferré). Il doit jubiler
de l'autre côté du fleuve. Il doit sauter
de joie comme un enfant qui a retrouvé que le
temps doit s'effacer pour que la Vie se renouvelle sans
cesse” Antonio Placer. (guitariste, auteur, compositeur
et arrangeur)