«
On est seulement ce que l’on peut,
On est rarement ce que l’on croit. »
Ces paroles de Luc
de Larochellière pourraient très bien
référer aux personnages de la création
collective Comme vous avez changé, inspirée
des contes d’Andersen. Le titre de la chanson dont
elles sont tirées aussi : Si fragile.
Car les âmes qui gravitent autour du RIP, une «
taverne-delicatessen-resto-bar-karaoké »,
veulent paraître plus fortes qu’elles ne le
sont en réalité. Elles rêvent presque
toutes d’être d’autres qu’elles-mêmes,
qui fils indigne, qui amoureux transi, qui talent usiné.
Et si Jean Ferrat a raison de chanter que «
C’est beau la vie », les émules
des figures créées par Andersen semblent
avancer que le bonheur a un prix.
Comme vous avez
changé en est déjà à
sa troisième vie, et pourtant cette œuvre
bigarrée parvient à demeurer fidèle
à sa qualité et à sa vivacité
premières, même si on la retrouve ici dans
une version écourtée et remaniée.
Présentée d’abord au Studio Charles-Valois
de l’Option-Théâtre du Collège
Lionel-Groulx, la pièce s’appuie sur les
aptitudes artistiques de chacun, à commencer par
le talent d’écriture considérable
des Sarah Berthiaume (Le déluge après),
Simon Boulerice (Simon a toujours aimé danser)
et Maxime Desjardins (Pendant que dehors les loups).
Si les initiés reconnaîtront avec joie le
style des trois comparses, entre poésie incarnée
et drôlerie assumée, les complices ont su
trouver un ton d’ensemble limpide et cohérent
qui serve bien leur intrigue touffue, tissée des
drames ravalés d’une dizaine de personnages
attachants. En une phrase, disons simplement qu’une
entreprise de design de mode québécoise
brasse des affaires avec un entrepreneur chinois sans
scrupules. Bien sûr, si l’on veut à
tout prix jouer le jeu de la comparaison, certains personnages
ont perdu un peu de chair par le fait même des coupures;
pensons à une Tsu Mei qui baigne davantage dans
le syndrome de la victime, comme elle n’a plus d’enfant-rossignol
à protéger, ou encore à l’amie
Claude, cette photographe tourmentée par son art,
dont quelques élans créateurs ont été
amputés. Mais le spectateur tout neuf n’y
verra que du feu, concentré qu’il doit être
à se brosser son propre tableau de famille, avec
l’aide de la narratrice et propriétaire du
RIP, Rita Imbeault-Poulin (Anissa Lahyane, toujours
aussi truculente). Pour tout dire, le plus grand
défaut que l’on puisse trouver à cette
nouvelle mouture, c’est la relative petitesse de
sa plateforme de jeu, tout de même fort bien pensée
pour recréer tous les lieux nécessaires
à l’action, mais trop étroite pour
que le public ait une vision parfaite peu importe le siège
qu’il choisit. Mais autrement, pourquoi bouder son
plaisir ?
Il faut avouer aussi
que le metteur en scène Ghyslain Filion
et la conceptrice d’éclairages Josée
Fontaine Rubi ont veillé à y insuffler
une bonne dose de merveilleux. Peut-être pour gommer
un peu la frontière entre le monde des morts et
celui des vivants, à la façon du cinéaste
Roy Andersson (Nous, les vivants, présentement
en salles). Ou encore pour faire croire à
la magie au milieu des regrets et du désenchantement.
Comme ces danses en ligne où chacun se déhanche
indépendamment de ses rivalités. Comme les
feux de la rampe qui s’illuminent pour une actrice
en mal de gloire et d’attention (Sophie
Desmarais, d’une touchante cocasserie).
Comme la proximité avec un public pris à
parti, et qui, pour une fois, ne s’en formalisera
pas.
Ce serait difficile
de ne pas être charmé devant une distribution
si généreuse et dévouée à
son histoire. De Maxime Laurin, très
efficace donc presque effrayant en chirurgien au double
visage, à Joëlle Paré-Beaulieu,
resplendissante en fleuriste aux morales de biscuit chinois,
en passant par Simon Boulerice, d’une maladresse
attendrissante en « petite sirène »
du dimanche, tous les comédiens y vont de
leur sensibilité et de leur justesse. Même
ceux qui endossent les rôles les plus antipathiques,
à savoir Sarah Berthiaume et
Maxime Desjardins, réussissent avec brio
à ce qu’on adhère à leurs propositions
plus noires ou cyniques. Mais le coup de cœur revient
à Étienne Pilon qui, avec
un sens du dépouillement exemplaire, compose un
patriarche aigri par la vie, remarquable de mauvaise (bonne)
foi et d’humour bonhomme.
Naturellement, on pourra
être interpellé par les pointes que la pièce
lance ça et là à la téléréalité,
au culte de la beauté, à la mondialisation
à tout vent ou au sensationnalisme médiatique,
mais jamais autant que par le cœur du propos, sa
charpente, sa moelle osseuse : la vie n’a pas l’allure
d’un conte, et pourtant, chaque être humain
devrait aspirer à trouver la voie qui lui permette
de souffler au fil d’arrivée qu’«
il vécut heureux et qu’il fut un enfant…
» Comme disait Rita, « une fois y’a
eu… » Une troupe. Un chœur. Une
famille d’acteurs. Et un moment de théâtre.
Un doux et enveloppant moment de théâtre.
Comme
vous avez changé,
un collectif de création du Théâtre
Inédit, présenté en codiffusion avec
le Théâtre Denise-Pelletier, à la
salle Fred-Barry, du 26 février au 15 mars
2008. Auteurs complices, d’après
les Contes de Hans Christian Andersen : Sarah Berthiaume,
Simon Boulerice et Maxime Desjardins. Idée
originale, conseiller dramaturgique et mise en scène
: Ghyslain Filion. Distribution : Sarah
Berthiaume, Simon Boulerice, Larissa Corriveau, Maxime
Dansereau, Maxime Desjardins, Sophie Desmarais, Alexandre
Dubois, Anissa Lahyane, Maxime Laurin, Émilie Marchand,
Joëlle Paré-Beaulieu, Marie-Pascale Picard
et Étienne Pilon. Assistance à la
mise en scène, régie et éclairages
: Josée Fontaine Rubi. Environnement
scénique : Émilie Marchand.
Costumes : Marie-Pascale Picard. Accessoires
: Anissa Lahyane. Chorégraphies
: Adrien Ronceray, Danielle Hotte, Larissa Corriveau,
Maxime Laurin, Sophie Desmarais et Alexandre Dubois. Musique
originale : Larissa Corriveau.