Au Théâtre Jean Duceppe
jusqu’au 9 février 2008
http://www.duceppe.com/pieces/piece.asp?IDordre=3

On a tous entendu parler de
Joseph Merrick, l’homme-éléphant qui
se produisait dans les cirques étatsuniens. Mais
qui connait Florence Foster Jenkins,
la femme-hyène ? Madame Jenkins (1868-1944),
créature bien réelle du show business américain,
s’est vu décerner le titre de «pire
chanteuse du monde». Et son absence totale
de talent faisait courir le Tout-New York. Mesdames et
Messieurs, bienvenue au freak show !
L’histoire de cette Casta Flore(nce)
constitue sans doute un excellent point de départ
pour bâtir une comédie humaine, et le texte
de l’Américain Peter Quilter ne se gêne
pas pour en faire grincer le ressort burlesque. Pendant
deux bonnes heures, on assiste à une démonstration
par l’absurde de l’expression «croire
en son rêve». Une riche héritière
dont l’atrocité vocale n’a d’égale
que sa conviction d’être douée, c’est
du bonbon.
De fait, l’intérêt de la
chose repose en grande partie sur la capacité des
protagonistes à en exploiter jusqu’à
la dernière larme le potentiel comique. Pierrette
Robitaille et Benoît Brière
ne sont pas là pour rien : la première en
diva histrionique et le second en accompagnateur perplexe
font ce qu’ils savent faire, c’est-à-dire
provoquer le rire.
Mais deux graves lacunes freinent l’élan
de la pièce. D’abord, le manque d’intrigue.
C’est bien beau d’exhiber un cas humain invraisemblable
sous la caution «histoire vécue», mais
on aimerait dépasser ce niveau pour entrer dans
une véritable histoire. Ensuite, le manque de rythme.
Les péripéties étant rares, le texte
étire les scènes et transforme ce qui aurait
pu être une pétillante opérette en
farce poussive.
Le lent cheminement de la Casta Flore
est jonché de pistes inexploitées qui auraient
donné un peu plus de corps au récit. Qui
est cette femme, qu’a-t-elle vécu pour en
arriver à se mentir de la sorte ? Hormis un vague
conflit avec le père, on n’en saura rien.
Qui sont ces gens qui forment sa cour et semblent croire
en son impossible talent ? Mystère. Que vient faire
là cette femme de chambre mexicaine dont la contribution
à l’intrigue reste à démontrer
? Et que dire de la jeune femme venue démasquer
la supercherie, qui s’évertue à se
rendre plus ridicule que la diva ? Mais surtout, qu’est-ce
qui retient le pianiste Cosmé McMoon ? incarnation
du bon goût musical ? auprès de Mme Jenkins
? Une curiosité malsaine ? L’appât
du gain ? Un amour inavoué ? Ou plus probablement
un simple attachement humain que la pièce ne montre
pas ?
Rien à redire sur la production : les
scènes se succèdent dans un véritable
écrin. Les décors impressionnent par leur
faste, costumes et accessoires sont remarquables, et les
airs de transition, interprétés par la soprano
montréalaise Geneviève Lenoir, font un excellent
contrepoint à la catastrophique diva Jenkins. Il
n’en reste pas moins que ? comme me le faisait remarquer
ma voisine ? on croit voir du théâtre
d’été en plein hiver.
Renforcée par une adaptation française
discutable, cette façon de rester à la surface
des choses donne l’impression d’une téléréalité
avant son temps, avec une personnalité à
la Michèle Richard, les paillettes d’American
Idol, et un public qui se précipite pour voir «le
phénomène». Au mieux, on sortira avec
l’envie d’entendre la vraie Florence Foster
Jenkins pour juger de la distance entre fantasme théâtral
et réalité. La technologie nous le permettant,
on en retiendra que Pierrette Robitaille est plus démonstrative
mais moins touchante que son modèle !
Comme le dit Woody Allen, justement cité
dans le dossier de presse, «il est difficile
de vivre sa propre vie et, en même temps, de chanter
juste».