Le lundi, 3 mars 2008


Bacchanale
Jusqu’à plus soif

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Il y a quelques années déjà que les femmes se retrouvent là où l’on ne les attend pas. Et c’est tant mieux. Au théâtre, la parole féminine revient en force par les temps qui courent, du cycle états-unien du Théâtre de l’Opsis aux luttes épistolaires de Jeanne d’Arc et Cie dans la dernière création de TransThéâtre, présentement à l’affiche à l’Espace Go. Il est d’autant plus étonnant de trouver en même temps un acte de foi si féministe au Théâtre d’Aujourd’hui, car la Bacchanale qui y prend vie sort directement d’un imaginaire… masculin, celui d’Olivier Kemeid, tel que relayé par le metteur en scène Frédéric Dubois !

 

 

Et l’auteur de la pièce L’Énéide s’est une fois de plus amusé à teinter son écriture de références à la mythologie, à commencer par Les Bacchantes d’Euripide, mais aussi, à plus petite échelle mais probablement à plus grande résonance, à des mythes bien de chez nous, à savoir les types féminins retrouvés jadis dans Françoise Durocher, waitress de Michel Tremblay et Les fées ont soif de Denise Boucher. Cette fois-ci, c’est dans un bar plus très dans le vent que six femmes s’époumonent à (se) rappeler leur existence pour mieux se promettre de l’oublier, faire table rase sur leur passé cousu de fil blanc et de décolletés plongeants. Entre la plus jeune qui n’a pas l’âge des bars (Marie-Claude Giroux, un talent qu’on n’a pas fini de voir éclore), et qui a déjà « voulu prendre le métro avant qu’il arrive », et la plus vieille qui s’accroche à son pouvoir un tant soit peu rassembleur (Michelle Rossignol, qu’il fait bon retrouver tant elle dynamise une scène), tout un monde de femmes-filles, femmes-enfants, femmes-mères, femmes-sœurs se dévoile par à-coups, dans les vapeurs d’alcool en fût et les mains baladeuses de clients impossibles. Manifeste éclaté sur la liberté d’aimer, à commencer par le soi avant le toi, pamphlet déguisé contre la sacro-sainte représentation des rôles sexuels et identitaires, Bacchanale lorgne et se baigne du côté de la démesure.

Dans la toute première partie de la pièce, cette démesure donne presque envie de crier au génie, à l’écoute d’une langue si bellement travaillée et surprenante, d’un joual poétisé qui ne perd pourtant rien de sa rusticité. D’autres instants d’écriture se révèlent percutants, tel ce chœur éthylique d’une précision chirurgicale, mais la partition s’égare ensuite sur de trop nombreuses pistes. Si l’on peut comprendre que les monologues intérieurs des personnages versent dans la poésie et un français plus normatif, on se questionne sur la nécessité de souligner les bulles qu’ils créent par des effets lumineux et sonores si appuyés. On conçoit bien également que l’équipe, l’auteur et le metteur en scène en premier lieu, ait voulu plonger au cœur de l’excès d’une nuit de fantasmes et de libération, comme en témoignent le merveilleux tragi-comique de leurs propositions et la scénographie allumée d’Olivier Landreville, propice au rêve et au voyeurisme, les spectateurs devenant partie intégrante de la tapisserie dans une aire de jeu à quatre côtés. Mais on peine à les suivre dès que la seule incarnation masculine fait son apparition, mi-burlesque, mi-fantomatique, et que les femmes soient en proie à une hystérie plausible, mais d’une agressivité maladroite dans le ton et la manière. Dès lors, on ne sait plus qui a voulu dire quoi, et les choix s’obscurcissent. On regrette d’ailleurs que Kemeid ait abandonné en cours d’histoire les couleurs rougeoyantes et mûres qu’il avait données à la langue de ces sirènes déchues. Investies et visiblement heureuses de porter une parole ambitieuse et unique, les comédiennes sont les balises redoutables de ce chœur éperdu d’amour. Violette Chauveau et Isabelle Vincent n’ont pas perdu l’art de provoquer les rires plus profonds qu’ils n’y paraissent, tandis que Isabelle Roy et Johanne Haberlin bouillonnent brillamment de l’intérieur, jusqu’à plus soif. Ne serait-ce que pour elles, qui adhérent aux volontés des messieurs en même temps qu’elles les rejettent, cette pièce mérite attention et abandon. En attendant la grâce future des prochains mythes revisités.

 

 


Bacchanale, une création du Théâtre d’Aujourd’hui présentée au Théâtre d’Aujourd’hui, du 19 février au 15 mars 2008. Un texte de Olivier Kemeid dans une mise en scène de Frédéric Dubois. Distribution : Violette Chauveau, Marie-Claude Giroux, Johanne Haberlin, Michelle Rossignol, Isabelle Roy et Isabelle Vincent. Assistance à la mise en scène : Maude Labonté. Dramaturgie : Stéphane Lépine. Scénographie : Olivier Landreville. Costumes : Linda Brunelle. Éclairages : Martin Gagné. Musique originale : Ludovic Bonnier.

 

Pour toute autre information, consulter le http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/Piece.aspx?id=1

 

 

Crédit photos : Valérie Remise

 

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