Il y a quelques années
déjà que les femmes se retrouvent là
où l’on ne les attend pas. Et c’est
tant mieux. Au théâtre, la parole féminine
revient en force par les temps qui courent, du cycle états-unien
du Théâtre de l’Opsis aux luttes épistolaires
de Jeanne d’Arc et Cie dans la dernière création
de TransThéâtre, présentement à
l’affiche à l’Espace Go. Il est d’autant
plus étonnant de trouver en même temps un
acte de foi si féministe au Théâtre
d’Aujourd’hui, car la Bacchanale qui
y prend vie sort directement d’un imaginaire…
masculin, celui d’Olivier Kemeid, tel que relayé
par le metteur en scène Frédéric
Dubois !

Et l’auteur de
la pièce L’Énéide
s’est une fois de plus amusé à teinter
son écriture de références à
la mythologie, à commencer par Les Bacchantes
d’Euripide, mais aussi, à plus petite échelle
mais probablement à plus grande résonance,
à des mythes bien de chez nous, à savoir
les types féminins retrouvés jadis dans
Françoise Durocher, waitress de Michel
Tremblay et Les fées ont soif de Denise
Boucher. Cette fois-ci, c’est dans un bar plus très
dans le vent que six femmes s’époumonent
à (se) rappeler leur existence pour mieux se promettre
de l’oublier, faire table rase sur leur passé
cousu de fil blanc et de décolletés plongeants.
Entre la plus jeune qui n’a pas l’âge
des bars (Marie-Claude Giroux, un talent qu’on
n’a pas fini de voir éclore), et qui
a déjà « voulu prendre le métro
avant qu’il arrive », et la plus vieille
qui s’accroche à son pouvoir un tant soit
peu rassembleur (Michelle Rossignol, qu’il fait
bon retrouver tant elle dynamise une scène),
tout un monde de femmes-filles, femmes-enfants, femmes-mères,
femmes-sœurs se dévoile par à-coups,
dans les vapeurs d’alcool en fût et les mains
baladeuses de clients impossibles. Manifeste éclaté
sur la liberté d’aimer, à commencer
par le soi avant le toi, pamphlet déguisé
contre la sacro-sainte représentation des rôles
sexuels et identitaires, Bacchanale lorgne et se baigne
du côté de la démesure.
Dans la toute première
partie de la pièce, cette démesure donne
presque envie de crier au génie, à l’écoute
d’une langue si bellement travaillée et surprenante,
d’un joual poétisé qui ne perd pourtant
rien de sa rusticité. D’autres instants d’écriture
se révèlent percutants, tel ce chœur
éthylique d’une précision chirurgicale,
mais la partition s’égare ensuite sur de
trop nombreuses pistes. Si l’on peut comprendre
que les monologues intérieurs des personnages versent
dans la poésie et un français plus normatif,
on se questionne sur la nécessité de souligner
les bulles qu’ils créent par des effets lumineux
et sonores si appuyés. On conçoit bien également
que l’équipe, l’auteur et le metteur
en scène en premier lieu, ait voulu plonger au
cœur de l’excès d’une nuit de
fantasmes et de libération, comme en témoignent
le merveilleux tragi-comique de leurs propositions et
la scénographie allumée d’Olivier
Landreville, propice au rêve et au voyeurisme, les
spectateurs devenant partie intégrante de la tapisserie
dans une aire de jeu à quatre côtés.
Mais on peine à les suivre dès que la seule
incarnation masculine fait son apparition, mi-burlesque,
mi-fantomatique, et que les femmes soient en proie à
une hystérie plausible, mais d’une agressivité
maladroite dans le ton et la manière. Dès
lors, on ne sait plus qui a voulu dire quoi, et les choix
s’obscurcissent. On regrette d’ailleurs que
Kemeid ait abandonné en cours d’histoire
les couleurs rougeoyantes et mûres qu’il avait
données à la langue de ces sirènes
déchues. Investies et visiblement heureuses de
porter une parole ambitieuse et unique, les comédiennes
sont les balises redoutables de ce chœur éperdu
d’amour. Violette Chauveau et Isabelle Vincent n’ont
pas perdu l’art de provoquer les rires plus profonds
qu’ils n’y paraissent, tandis que Isabelle
Roy et Johanne Haberlin bouillonnent brillamment de l’intérieur,
jusqu’à plus soif. Ne serait-ce que pour
elles, qui adhérent aux volontés des messieurs
en même temps qu’elles les rejettent, cette
pièce mérite attention et abandon. En attendant
la grâce future des prochains mythes revisités.

Bacchanale, une création du Théâtre
d’Aujourd’hui présentée
au Théâtre d’Aujourd’hui,
du 19 février au 15 mars 2008.
Un texte de Olivier Kemeid dans une mise
en scène de Frédéric Dubois.
Distribution : Violette Chauveau, Marie-Claude
Giroux, Johanne Haberlin, Michelle Rossignol, Isabelle
Roy et Isabelle Vincent. Assistance à la
mise en scène : Maude Labonté.
Dramaturgie : Stéphane Lépine.
Scénographie : Olivier Landreville.
Costumes : Linda Brunelle. Éclairages
: Martin Gagné. Musique originale
: Ludovic Bonnier.
Pour
toute autre information, consulter le http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/Piece.aspx?id=1
Crédit
photos : Valérie Remise
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