Le lundi, 5 novembre 2007


Le projet Anderson de Robert Lepage

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Théâtre du Nouveau Monde
84 Ste-Catherine Ouest
Montréal, Québec
H2X 1Z6

Tél : 514-866-8686
www.tnm.qc.ca

 

Jeudi , le 25 octobre 2007, c’était le grand retour du Projet Anderson, conçu et mis en scène par Robert Lepage, au TNM de Montréal. La pièce n’était pas encore à l’affiche qu’on annonçait déjà une série de supplémentaires du 6 au 10 novembre 2007. À nouveau, notre célèbre metteur en scène nous présente un one man show impressionnant, mettant en vedette le célèbre conteur danois Hans Christian Anderson. Cette œuvre, commandée par le royaume du Danemark, en 2005, pour célébrer le 200e anniversaire de la naissance d’Anderson, s’élabore autour du conte La Dryade, une fable qui semble a priori naïve, mais dont la sensualité nous révèle, quand on y regarde de plus près, le rapport troublant aux femmes et à la sexualité du célèbre auteur. Anderson : un écrivain prolifique, qui a écrit au total 156 contes jeunesse, mais qui, dans son for intérieur, détestait les enfants. Paradoxe intéressant…

 


Crédit photo: Site Web

 

Le projet Anderson, c’est la rencontre fracassante du romantisme et de la modernité. C’est le choc de l’auteur danois confronté à la transformation radicale de la société occidentale : cette époque où l’idéal de la raison succédait à celui de la sensibilité romantique. Pour illustré cette grande opposition, l’Exposition universelle de Paris de 1867 était tout à fait appropriée. Une belle métaphore qui a permis à Robert Lepage de briser la ligne du temps, de nous plonger dans un univers intemporel où les destins d’hommes, de différentes époques, se côtoient et se font écho. Un univers de mondes parallèles et d’interférences, typique des créations successives de Robert Lepage. Un monde aux frontières poreuses et à la structure spatiale éclatée. Tout se contamine dans un véritable enchevêtrement des formes et des thèmes qui se déploient comme dans un kaléidoscope. Une construction typiquement baroque, bien maîtrisée et qui donne les effets escomptés. Encore une fois, Robert Lepage nous en met plein la vue.

Un spectacle qui, dans sa forme même, porte la signature de son concepteur. Un mélange de surimpressions propres à la vidéo, de magnifiques jeux d’ombres et de clairs-obscurs. Une abolition entre les genres qui caractérise bien les œuvres de Robert Lepage. Des décors d’envergure, un seul et même acteur qui incarne tous les rôles, des images cinématographiques qui se fondent dans un univers théâtral singulier. Les personnages voyagent, se déplacent, occupent divers lieux, à des époques différentes, de manière simultanée. Tout est à la fois condensé et multiplié. C’est le déploiement de thèmes récurrents, de thèmes que l’on retrouvait déjà dans les spectacles antérieurs de l’auteur : les amours déchus, la distance propre à l’individualisme moderne, les désirs inassouvis, les paradis artificiels, les troubles reliés à l’identité sexuelle, les voyages, l’angoisse de la création, le besoin de reconnaissance à l’étranger, d’être valider, etc. Dans une toile tissée serrée, les motifs se croisent et se répètent sous forme de variations. Un univers qui prend la forme d’une immense caisse de résonnances. Un beau défi qui a donné lieu à un spectacle exceptionnel, à une représentation à la hauteur des attentes du public.

Le projet Anderson, c’est la représentation prismatique de la vie d’Anderson, mais également des fragments de la vie de Frédéric, un jeune auteur québécois qui se rend à Paris pour répondre à une commande formulée par l’Opéra Garnier : écrire un livret d’opéra pour enfants inspiré du conte La Dryade. C’est aussi l’histoire d’un administrateur d’opéra, prétentieux et condescendant, qui se perd dans les bas fonds de Paris et se découvre des tendances sexuelles illicites : masochisme et pornographie. Dans cet univers hétéroclite, la fiction embrasse la réalité : un choc qui provoque une délicieuse interaction entre les éléments thématiques. On a l’impression d’être dans une fabuleuse cité de verre où les femmes prennent la forme d’objets fantasmagoriques : une statue de pierre que l’on caresse, un mannequin que l’on déshabille ou des images que l’on regarde, assis à l’étroit dans une cabine de peep show. Le spectacle nous rappelle constamment cette distance qui subsiste entre les hommes et les femmes, entre les êtres et leurs désirs. La distance à parcourir pour aller vers l’autre, rencontrer la différence. Ce besoin de dialoguer, de parler et de s’identifier aux autres, à ce qui nous entoure. Parfois, comme dans les contes pour enfants, le contact se fait par le biais d’un animal. La proximité s’élabore sur un mode archaïque et rudimentaire. Enfin, le plaisir du Projet Anderson est là : dans cette capacité, propre à Robert Lepage, d’aborder des thèmes, à la fois particuliers et universels, avec lucidité et humour. Notre grand observateur de la nature humaine a su mettre en mots et en images ce qui caractérise fondamentalement les êtres parlants : ce besoin de dire et d’être reconnu dans son désir d’advenir. Par conséquent, l’échec de Frédéric n’en est pas un : ce qui importe, sur le plan symbolique, c’est que le désir du personnage soit reconnu dans sa demande et non pas qu’on lui réponde de manière concrète. Une nuance qui fait toute la différence.

D’un point de vue technique, les explorations technologiques et scéniques de Robert Lepage sont encore une fois intéressantes. Un véritable plaisir pour les spectateurs : écran plat, écran courbe, tapis roulant, pièces du décor qui se transforment au gré des projections, jeux de lumière, objets et formes géométriques multipliés, mannequin, costumes, etc. D’entrée de jeu, l’auteur québécois se retrouve sur la scène de l’opéra Garnier et s’adresse au public français. Une introduction tout à fait classique qui représente bien le défi d’un jeune québécois qui désire être reconnu à l’étranger. Une scène qui crée un bel effet avec le tableau suivant. Robert Lepage joue sur les contrastes : il nous plonge ensuite dans l’univers de l’art underground, celui d’un graffeur maghrébin. L’art officiel rencontre celui des artistes de la rue. Un générique de la pièce dans un style cinématographique. Les noms défilent sur l’écran et une musique hip-hop résonne dans la salle accompagnée du bruit des cannettes à air comprimé que le graffeur brasse, occupé à dessiner le portrait d’Anderson sur l’écran et à le subvertir. C’était tout simplement magnifique : un portrait audacieux du célèbre conteur et de ses mœurs subversives. Un peu plus loin dans la pièce, ce procédé inusité est repris. Anderson grave la lettre de son nom sur un arbre. Le graffeur maghrébin passe au même endroit et transforme le grand A en signe d’anarchie. Anderson : le grand anarchiste de son époque. Une superposition originale qui illustre parfaitement la vie marginale du grand auteur.

Il n’y a qu’une chose à dire : Robert Lepage offre, encore une fois, à son public, un véritable chef d’œuvre. Selon moi, plus cohérent et beaucoup mieux dosé que Zulu time. La performance d’Yves Jaques, dans ce one man show, mérite également d’être soulignée. Le projet Anderson lui a vraiment permis de faire valoir l’incroyable polyvalence de son talent. À lui seul, il donne voix à tous les personnages de la pièce, dialogue seul avec des personnages imaginaires, prend soin d’un chien qui n’a pas de forme concrète. Il joue à la fois le personnage d’Anderson, celui de Frédéric, celui de l’administrateur, celui de la dryade et celui du graffeur maghrébin, ce qui n’est pas peu dire. Il manipule les objets scéniques avec aisance, danse, raconte, se fond dans le décor, donne voix à sa propre image projetée sur l’écran, etc. Il excelle dans tous les genres de cette pièce exigeante, où les tableaux muets succèdent aux scènes monologuées. Une performance d’acteur très impressionnante.

Une fois de plus, Robert Lepage nous surprend et triomphe par la beauté de son génie créateur. Ces univers hybrides nous fascinent et nous révèlent à chaque fois une facette intéressante de leur auteur. Le Projet Anderson, c’est l’échec de nos amours dans un monde de télécommunications éclaté. C’est un constat lucide de notre mode de vie actuel, une réflexion profonde sur les carences affectives créées par la modernité et l’étendue de sa matérialité. Un one man show extraordinaire où la distorsion bat son plein, où l’interférence déforme les rapports humains. À la fois ironique et sarcastique, Robert Lepage nous propose, encore une fois, des textes originaux qui créent un bel effet de résonnance. Un spectacle à voir et à revoir que je conseille à tous les grands amateurs de théâtre qui aiment l’explosion des frontières entre les genres. Bon spectacle à tous.

 


Robert Lepage avec Luc Plamondon et Francine Grimaldi (Lors du lancement du TNM)

 

 

Crédit photos: Caroline Beaulieu

 

 

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