Théâtre
du Nouveau Monde
84 Ste-Catherine Ouest
Montréal, Québec
H2X 1Z6
Tél
: 514-866-8686
www.tnm.qc.ca
Jeudi
, le 25 octobre 2007, c’était le grand retour
du Projet Anderson, conçu et mis
en scène par Robert Lepage, au TNM
de Montréal. La pièce n’était
pas encore à l’affiche qu’on annonçait
déjà une série de supplémentaires
du 6 au 10 novembre 2007. À nouveau, notre célèbre
metteur en scène nous présente un one man
show impressionnant, mettant en vedette le célèbre
conteur danois Hans Christian Anderson. Cette œuvre,
commandée par le royaume du Danemark, en 2005, pour
célébrer le 200e anniversaire de la naissance
d’Anderson, s’élabore autour du conte
La Dryade, une fable qui semble a priori naïve,
mais dont la sensualité nous révèle,
quand on y regarde de plus près, le rapport troublant
aux femmes et à la sexualité du célèbre
auteur. Anderson : un écrivain prolifique, qui a
écrit au total 156 contes jeunesse, mais qui, dans
son for intérieur, détestait les enfants.
Paradoxe intéressant…

Crédit photo:
Site Web
Le
projet Anderson, c’est la rencontre fracassante
du romantisme et de la modernité. C’est le
choc de l’auteur danois confronté à
la transformation radicale de la société occidentale
: cette époque où l’idéal de
la raison succédait à celui de la sensibilité
romantique. Pour illustré cette grande opposition,
l’Exposition universelle de Paris de 1867 était
tout à fait appropriée. Une belle métaphore
qui a permis à Robert Lepage de
briser la ligne du temps, de nous plonger dans un univers
intemporel où les destins d’hommes, de différentes
époques, se côtoient et se font écho.
Un univers de mondes parallèles et d’interférences,
typique des créations successives de Robert
Lepage. Un monde aux frontières poreuses
et à la structure spatiale éclatée.
Tout se contamine dans un véritable enchevêtrement
des formes et des thèmes qui se déploient
comme dans un kaléidoscope. Une construction typiquement
baroque, bien maîtrisée et qui donne les effets
escomptés. Encore une fois, Robert Lepage
nous en met plein la vue.
Un spectacle
qui, dans sa forme même, porte la signature de son
concepteur. Un mélange de surimpressions propres
à la vidéo, de magnifiques jeux d’ombres
et de clairs-obscurs. Une abolition entre les genres qui
caractérise bien les œuvres de Robert
Lepage. Des décors d’envergure, un
seul et même acteur qui incarne tous les rôles,
des images cinématographiques qui se fondent dans
un univers théâtral singulier. Les personnages
voyagent, se déplacent, occupent divers lieux, à
des époques différentes, de manière
simultanée. Tout est à la fois condensé
et multiplié. C’est le déploiement de
thèmes récurrents, de thèmes que l’on
retrouvait déjà dans les spectacles antérieurs
de l’auteur : les amours déchus, la distance
propre à l’individualisme moderne, les désirs
inassouvis, les paradis artificiels, les troubles reliés
à l’identité sexuelle, les voyages,
l’angoisse de la création, le besoin de reconnaissance
à l’étranger, d’être valider,
etc. Dans une toile tissée serrée, les motifs
se croisent et se répètent sous forme de variations.
Un univers qui prend la forme d’une immense caisse
de résonnances. Un beau défi qui a donné
lieu à un spectacle exceptionnel, à une représentation
à la hauteur des attentes du public.
Le
projet Anderson, c’est la représentation
prismatique de la vie d’Anderson, mais également
des fragments de la vie de Frédéric, un jeune
auteur québécois qui se rend à Paris
pour répondre à une commande formulée
par l’Opéra Garnier : écrire un livret
d’opéra pour enfants inspiré du conte
La Dryade. C’est aussi l’histoire d’un
administrateur d’opéra, prétentieux
et condescendant, qui se perd dans les bas fonds de Paris
et se découvre des tendances sexuelles illicites
: masochisme et pornographie. Dans cet univers hétéroclite,
la fiction embrasse la réalité : un choc qui
provoque une délicieuse interaction entre les éléments
thématiques. On a l’impression d’être
dans une fabuleuse cité de verre où les femmes
prennent la forme d’objets fantasmagoriques : une
statue de pierre que l’on caresse, un mannequin que
l’on déshabille ou des images que l’on
regarde, assis à l’étroit dans une cabine
de peep show. Le spectacle nous rappelle constamment
cette distance qui subsiste entre les hommes et les femmes,
entre les êtres et leurs désirs. La distance
à parcourir pour aller vers l’autre, rencontrer
la différence. Ce besoin de dialoguer, de parler
et de s’identifier aux autres, à ce qui nous
entoure. Parfois, comme dans les contes pour enfants, le
contact se fait par le biais d’un animal. La proximité
s’élabore sur un mode archaïque et rudimentaire.
Enfin, le plaisir du Projet Anderson est là
: dans cette capacité, propre à Robert
Lepage, d’aborder des thèmes, à
la fois particuliers et universels, avec lucidité
et humour. Notre grand observateur de la nature humaine
a su mettre en mots et en images ce qui caractérise
fondamentalement les êtres parlants : ce besoin de
dire et d’être reconnu dans son désir
d’advenir. Par conséquent, l’échec
de Frédéric n’en est pas un : ce qui
importe, sur le plan symbolique, c’est que le désir
du personnage soit reconnu dans sa demande et non pas qu’on
lui réponde de manière concrète. Une
nuance qui fait toute la différence.
D’un
point de vue technique, les explorations technologiques
et scéniques de Robert Lepage sont
encore une fois intéressantes. Un véritable
plaisir pour les spectateurs : écran plat, écran
courbe, tapis roulant, pièces du décor qui
se transforment au gré des projections, jeux de lumière,
objets et formes géométriques multipliés,
mannequin, costumes, etc. D’entrée de jeu,
l’auteur québécois se retrouve sur la
scène de l’opéra Garnier et s’adresse
au public français. Une introduction tout à
fait classique qui représente bien le défi
d’un jeune québécois qui désire
être reconnu à l’étranger. Une
scène qui crée un bel effet avec le tableau
suivant. Robert Lepage joue sur les contrastes
: il nous plonge ensuite dans l’univers de l’art
underground, celui d’un graffeur maghrébin.
L’art officiel rencontre celui des artistes de la
rue. Un générique de la pièce dans
un style cinématographique. Les noms défilent
sur l’écran et une musique hip-hop résonne
dans la salle accompagnée du bruit des cannettes
à air comprimé que le graffeur brasse, occupé
à dessiner le portrait d’Anderson sur l’écran
et à le subvertir. C’était tout simplement
magnifique : un portrait audacieux du célèbre
conteur et de ses mœurs subversives. Un peu plus loin
dans la pièce, ce procédé inusité
est repris. Anderson grave la lettre de son nom
sur un arbre. Le graffeur maghrébin passe au même
endroit et transforme le grand A en signe d’anarchie.
Anderson : le grand anarchiste de son époque. Une
superposition originale qui illustre parfaitement la vie
marginale du grand auteur.
Il n’y
a qu’une chose à dire : Robert Lepage
offre, encore une fois, à son public, un véritable
chef d’œuvre. Selon moi, plus cohérent
et beaucoup mieux dosé que Zulu time. La performance
d’Yves Jaques, dans ce one man show,
mérite également d’être soulignée.
Le projet Anderson lui a vraiment permis de faire
valoir l’incroyable polyvalence de son talent. À
lui seul, il donne voix à tous les personnages de
la pièce, dialogue seul avec des personnages imaginaires,
prend soin d’un chien qui n’a pas de forme concrète.
Il joue à la fois le personnage d’Anderson,
celui de Frédéric, celui de l’administrateur,
celui de la dryade et celui du graffeur maghrébin,
ce qui n’est pas peu dire. Il manipule les objets
scéniques avec aisance, danse, raconte, se fond dans
le décor, donne voix à sa propre image projetée
sur l’écran, etc. Il excelle dans tous les
genres de cette pièce exigeante, où les tableaux
muets succèdent aux scènes monologuées.
Une performance d’acteur très impressionnante.
Une fois
de plus, Robert Lepage nous surprend et
triomphe par la beauté de son génie créateur.
Ces univers hybrides nous fascinent et nous révèlent
à chaque fois une facette intéressante de
leur auteur. Le Projet Anderson, c’est l’échec
de nos amours dans un monde de télécommunications
éclaté. C’est un constat lucide de notre
mode de vie actuel, une réflexion profonde sur les
carences affectives créées par la modernité
et l’étendue de sa matérialité.
Un one man show extraordinaire où la distorsion
bat son plein, où l’interférence déforme
les rapports humains. À la fois ironique et sarcastique,
Robert Lepage nous propose, encore une
fois, des textes originaux qui créent un bel effet
de résonnance. Un spectacle à voir et à
revoir que je conseille à tous les grands amateurs
de théâtre qui aiment l’explosion des
frontières entre les genres. Bon spectacle
à tous.
 
Robert Lepage
avec Luc Plamondon et Francine Grimaldi (Lors du
lancement du TNM)
Crédit
photos: Caroline Beaulieu
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